Conseils trail · Technique

L'art dela descente

La course se gagne en montée, mais elle se perd en descente. Comment transformer ton point faible en arme.

Olivier Claessens 10 min de lecture Technique · Matériel · Préparation

Le 11 août 2013, je boucle Sierre-Zinal en 4 h 07. Les 2 200 mètres de montée, que je redoutais, sont passés sans problème. La descente, elle, a été une véritable torture. Ce jour-là, j'ai compris qu'on peut être un bon grimpeur et un mauvais descendeur.

On pense souvent que la descente est un moment de récupération : le cœur ralentit, on souffle, on se laisse aller. C'est l'erreur la plus répandue en trail. Voici ce que j'ai appris, en lisant, en écoutant et en usant pas mal de quadriceps.

01Le paradoxe de la descente

En montée, c'est le cœur qui travaille. En descente, ce sont les muscles et les articulations qui encaissent. Le cardio se repose, mais la mécanique, elle, prend cher.

Montée

L'effort est cardiaque. Ça essouffle, mais ça abîme peu.

Descente

L'effort est mécanique. Le souffle revient, mais les fibres musculaires encaissent les chocs.

C'est là tout l'enjeu : la descente est l'endroit où l'on peut creuser un écart, mais aussi la principale source de blessures et de grosses courbatures. L'objectif n'est donc pas de la subir, mais d'apprendre à danser avec le terrain.

Le mythe : un repos pour le cardio. La réalité : un travail excentrique qui casse les fibres.

02Ce qui casse dans le muscle

En montée, le muscle se raccourcit pour pousser : c'est une contraction concentrique. En descente, c'est l'inverse. Le quadriceps s'allonge tout en restant contracté, pour freiner la gravité à chaque pas. On appelle ça une contraction excentrique. C'est un frein moteur.

Ce freinage répété crée des microtraumatismes dans les fibres. Ce sont eux qui donnent ces courbatures intenses des jours suivants, celles qui rendent les escaliers si pénibles.

Le chiffre qui surprend

Même si la fréquence cardiaque baisse, la charge mécanique explose : la force d'impact au sol en descente est nettement supérieure à celle du plat.

Le cercle de la fatigue

Les travaux de Gianluca Vernillo, menés avec le CHUV de Lausanne, montrent que l'économie de course en descente pèse directement sur le temps final d'un ultra. Le mécanisme s'enchaîne : les chocs fatiguent le muscle, le muscle perd sa raideur, la foulée devient moins efficace, et chaque kilomètre coûte de plus en plus d'énergie.

Les coureurs les plus performants sont justement ceux qui limitent la hausse de ce coût énergétique en descente.

Le freinage casse le muscle, et l'impact articulaire explose alors que le cardio baisse.

03La peur, ce cercle vicieux

Sur les forums de trail, c'est l'aveu qui revient le plus souvent : la trouille de tomber dès qu'il y a des racines, et le sentiment d'être définitivement nul en descente. La peur n'est pas qu'une question de mental. Elle change la façon de courir, et c'est elle qui fait tomber.

1Peur de la chute
2Corps penché en arrière
4Perte d'adhérence et traumatismes
3Appui brutal sur le talon

Et la boucle recommence : plus on glisse, plus on a peur.

La peur provoque la chute qu'elle cherche à éviter. La confiance dans l'adhérence est la clé.

La bonne nouvelle, c'est qu'on casse ce cercle par la technique. Quand le corps sait quoi faire, la peur recule.

Trois astuces pour lâcher le frein à main

Les gants

Porter des mitaines. Savoir que ses mains sont protégées aide à oser, et réduit la peur de se blesser en tombant.

Progresser

Comme au ski : valider la technique sur une piste verte avant d'attaquer la noire.

S'engager

Refuser la pente en se penchant en arrière garantit la faute. Il faut engager le buste vers l'avant.

Protection, progressivité, engagement : débloquer le frein à main.

04Posture, foulée, regard

La posture : accepte la pente

Le réflexe naturel, c'est de se pencher en arrière pour freiner. C'est exactement ce qui fait glisser. Comme en ski, il faut au contraire accepter la pente et garder le buste perpendiculaire au sol.

Le freineur
  • ✕ Buste en arrière
  • ✕ Jambes tendues, talon en premier
  • ✕ Instable, ça glisse
Le coureur
  • ✓ Buste vers l'avant, perpendiculaire à la pente
  • ✓ Bassin gainé
  • ✓ Genoux fléchis, comme des amortisseurs
La posture du funambule : buste en avant, bassin gainé, bras ouverts. Danser avec le terrain.

La foulée : petits pas, cadence élevée

Les grandes enjambées sont dangereuses : chaque appui encaisse un gros choc, et on a peu d'occasions de se rattraper. Avec de petits pas rapides, chaque appui est une chance de corriger son équilibre.

Grandes enjambéesDanger
Cadence élevéeSécurité

Pose le pied à plat ou sur le médio-pied plutôt que sur le talon. Le talon envoie une onde de choc dans le squelette et freine brutalement. Le médio-pied amortit avec les muscles et garde le contrôle de la direction.

Médio-pied plutôt que talon, et des zigzags pour casser la pente quand elle devient raide.

Le regard : ton cerveau est un scanner

Ton cerveau enregistre le terrain devant toi et calcule, sans que tu y penses, où poser le pied. Il lui faut un peu d'avance. La règle : regarde 3 à 5 mètres devant. Si tu fixes l'obstacle ou tes pieds, c'est trop tard, et tu vas dessus.

Anticipation · 3 à 5 m Trop tard
Regarde à 3–5 m devant toi : tes pieds, c'est la zone interdite.

Deux manœuvres utiles

Les zigzags

Couper la trajectoire en travers diminue l'inclinaison réelle de la pente.

Les bras balanciers

Comme un funambule, écarte les bras pour gérer l'équilibre en mouvement.

05Le bon matériel

La technique ne suffit pas si le point de contact avec le sol lâche. Le matériel ne remplace pas la technique, mais il multiplie la confiance.

Semelle, crampons et drop : les trois points à regarder sur une chaussure de descente.

Choisir sa chaussure selon le terrain

Terrain gras

Des crampons profonds et espacés, pour que la boue se dégage à chaque pas.

Exemple : Salomon Speedcross

Gras, rocheux ou mixte : le bon modèle pour chaque terrain.
5 mm et +Crampons profonds et espacés pour la boue
5 mmCrampons moyens pour un terrain mixte
La gommeVibram ou Contagrip : c'est le pneu de ta voiture
Le dropUn drop faible favorise une foulée naturelle, moins sur le talon

Les bâtons : aussi pour descendre

On pense aux bâtons pour grimper. En descente, ils deviennent des stabilisateurs.

Amorti

Ils réduisent l'impact sur les articulations.

Équilibre

Quatre points d'appui au lieu de deux : le mode 4x4.

Répartition

Une partie de la charge passe dans le haut du corps.

On estime que les bâtons retirent jusqu'à 30 % de la charge sur les jambes. Ils ont aussi leurs inconvénients : ils encombrent sur un terrain roulant, et le travail du haut du corps fait monter le cœur.

Stabilisateurs ou encombrement ? À sortir sur les pentes raides, à ranger sur le roulant.
Attention

Un appui léger, jamais un freinage brutal sur les bâtons. Pour les ranger vite, un carquois dans le dos est bien pratique. Les modèles pliables en Z sont les plus polyvalents, les monobrins plutôt pour le vertical. Et la dragonne type ski de fond permet de relâcher la main pour économiser de l'énergie.

Pliables en Z, carquois et monobrin : bien choisir et ranger ses bâtons.

06Préparer son corps

Le renforcement excentrique

Le principe : habituer le muscle à freiner avant la course, pour qu'il casse moins le jour J.

Squats excentriquesDescendre lentement, remonter vite.
Descentes de marcheLe step-down, en contrôlant la descente.
Sauts en contrebasDe la plyométrie basse, très progressive.

Et surtout, il faut « manger du D− » : s'entraîner spécifiquement en dénivelé négatif, pas seulement en montée. Ces exercices s'intègrent progressivement, jamais tous d'un coup.

Les trois leviers de l'entraînement pour préparer ses jambes à la descente.

La proprioception : des chevilles en béton

En descente, le pied doit s'adapter au terrain en une fraction de seconde. Ça se travaille, à la maison, en quelques minutes.

  1. Le flamant rose : tenir sur un pied, les yeux ouverts.
  2. Sur une surface instable : un coussin ou un demi-ballon.
  3. Niveau expert : les yeux fermés, pour forcer les capteurs internes du corps à travailler.

L'objectif : une cheville réactive, pour éviter l'entorse, la blessure numéro un du traileur.

Le pied s'adapte au terrain en une fraction de seconde : l'équilibre se travaille.

S'entraîner sur le terrain, comme au ski

Piste vertePente douce, dans l'herbe : on apprend.
Piste bleueSentier technique : vitesse contrôlée.
Piste noirePente raide, pierrier : engagement total.

Un exercice simple : des mini-sprints de 20 à 40 mètres en descente, pour gagner en vitesse de pied et en réflexes. Seule règle : jamais quand tu es fatigué.

07La checklist du descendeur

À relire avant ta prochaine sortie. Coche ce que tu maîtrises déjà.

À faire

0 / 5 maîtrisés

À éviter

Se pencher en arrière

Regarder ses pieds

Faire de grandes enjambées

Talonner fort, freiner brutalement

Crisper le haut du corps

De la crainte à l'opportunité

Maîtrise la pente

Technique + matériel + physique = flow

« Laisse le terrain te porter, trouve ton flow, et relâche-toi. »

La descente n'est pas un temps de repos, c'est une compétence. Reçois le prochain conseil dans le carnet de route.

La descente est une compétence qui s'acquiert, et elle finit par devenir un plaisir.
Prudence. Ce que je partage ici, c'est ce que j'ai lu et essayé, pas un avis médical. Si tu vis avec une maladie qui touche l'équilibre ou les articulations, parles-en à ton médecin ou ton kiné avant de te lancer dans ces exercices.
Sources : travaux de G. Vernillo (CHUV, Lausanne) sur le coût énergétique en ultra-trail ; conseils techniques de Campus Coach, Alltricks et Raidlight ; témoignages de coureurs sur le forum Kikourou.