En ultra, ce ne sont pas toujours les jambes qui lâchent en premier. Bien souvent, c'est le ventre : plus rien ne passe, la nausée monte, et la course s'arrête au ravito suivant.
Avec Parkinson, j'ai découvert que l'intestin joue aussi un rôle clé de l'autre côté : c'est lui qui laisse passer, ou non, le traitement dont le cerveau a besoin. Deux mondes, un même goulot d'étranglement. J'ai épluché les études pour séparer le solide du marketing.
01Le vrai mur n'est pas musculaire
Sur un 100 miles, presque tout le monde a l'estomac qui proteste à un moment ou à un autre. La question n'est pas de savoir si ça arrivera, mais si tu l'as préparé.
des coureurs de la Western States ont eu des troubles digestifs
des abandons y sont liés à l'estomac
risque d'abandon quand les troubles surviennent en course
Es-tu un profil vulnérable ?
Une étude publiée en 2026 sur des coureurs d'endurance donne un indice simple : ceux qui ont déjà des troubles à l'entraînement ont environ 4 fois plus de risques d'en avoir en course. Et quand les troubles surviennent en course, le risque d'abandon est multiplié par 7. Les vomissements et les nausées sont les signaux les plus prédictifs.
Tes sorties longues sont un test gratuit. Si ton ventre proteste à l'entraînement, il protestera le jour J, en pire. C'est là qu'il faut agir.
02Deux sucres, deux portes
Pour passer de l'intestin au sang, le glucose emprunte un transporteur, le SGLT1. Cette porte sature vers 60 g par heure. Au-delà, le sucre stagne dans l'intestin, attire l'eau, et c'est la crampe ou la diarrhée.
Le fructose, lui, passe par une autre porte, le GLUT5. En combinant les deux, on ouvre une deuxième voie : jusqu'à 90 g/h deviennent possibles. Avec un mélange 2:1 (deux parts de glucose pour une de fructose), des cyclistes ont roulé 8 % plus vite sur un contre-la-montre qu'avec du glucose seul, à dose égale.
Glucose seul, jusqu'à 60 g/h. Simple et suffisant.
Mélange 2:1, jusqu'à 90 g/h. Le repère le mieux étayé.
Ratio 1:0,8 possible, 120 g/h réservé aux élites entraînées. À tester avant.
Calcule ton plan de ravito
03Entraîner son ventre
Bonne nouvelle : l'intestin s'entraîne, comme un muscle. Dans une étude australienne, des coureurs ont avalé 90 g de glucides par heure pendant leurs séances, deux semaines durant. Résultat : −60 % de symptômes et −54 % de sucres mal absorbés, mesurés dans l'air expiré.
Deux semaines suffisent donc à voir un effet. Le plan sur 12 semaines ci-dessous est une progression prudente, logique, mais qui n'a pas été testée telle quelle en laboratoire.
04J'ai remis : comment repartir
Tu as vomi ? Ce n'est pas forcément la fin de ta course. Beaucoup de finishers d'ultra sont passés par là. Une fois l'estomac vidé, il peut se remettre en route en une demi-heure, à condition de lui laisser le temps. L'erreur classique, c'est de repartir aussitôt au même rythme en avalant un gel.
J'ai vomi au 80e kilomètre. À partir de là, je n'ai jamais réussi à récupérer ni à me réalimenter. Plus rien ne passait, l'énergie s'est vidée kilomètre après kilomètre, et j'ai rendu mon dossard au 100e. J'ai écrit cette partie pour que ton 80e kilomètre ne se termine pas comme le mien.
Pourquoi ? Les troubles digestifs augmentent avec l'intensité, la durée de l'effort et la chaleur. Dès qu'on dépasse environ 2 heures d'effort soutenu, l'intestin travaille moins bien. Pour qu'il redémarre, il faut donc baisser le rythme et se rafraîchir.
- 0 minLever le pied
Marche 10 à 15 minutes. Rince-toi la bouche. Respire calmement, le temps que la nausée retombe.
- 5 minSe rafraîchir
Par temps chaud, verse de l'eau sur ta nuque et tes poignets. Au ravito, assieds-toi quelques minutes à l'ombre, pas plus.
- 10 minPetites gorgées
Une ou deux gorgées toutes les quelques minutes plutôt qu'une bouteille d'un coup. Bois à ta soif, sans forcer.
- 20 minDu salé, du simple
Bouillon, soupe, chips, crackers. Puis du sucre liquide : cola dégazé, boisson au gingembre. Les gels en dernier.
- 30–60 minRemonter par paliers
Reprends à la moitié de ta cible de glucides, puis remonte si tout passe. Ton rythme de course revient en dernier.
Va au poste médical si les vomissements se répètent ou si plus rien ne tient pendant longtemps. Même chose en cas de maux de tête, de confusion, de ventre gonflé, de mains et de doigts enflés, ou d'urines très foncées ou rouges. Nausées et vomissements peuvent signaler une hyponatrémie, souvent causée par un excès d'eau. Dans ce cas, boire davantage aggrave la situation. Ce n'est pas un abandon honteux, c'est une décision de coureur.
Si tu vomis peu après avoir pris ton traitement, il est possible que le comprimé ne soit pas absorbé. Ne reprends jamais une dose de toi-même : prévois à l'avance avec ton neurologue la conduite à tenir un jour de course.
Un estomac vidé, c'est un estomac qui peut se remplir à nouveau.
05Lévodopa et protéines : la même porte
La lévodopa, le traitement de référence de Parkinson, est un acide aminé. Pour passer de l'intestin au sang, puis du sang au cerveau, elle emprunte les mêmes transporteurs que les acides aminés des protéines. Si un steak et le comprimé arrivent en même temps, ils font la queue au même guichet : l'effet est réduit et retardé.
À cela s'ajoute une vidange de l'estomac souvent ralentie avec la maladie. Le comprimé reste plus longtemps dans l'estomac, et son effet arrive en retard.
Ce qui est établi
- Prendre la lévodopa 30 à 60 min avant un repas riche en protéines
- Ne pas supprimer les protéines : risque de dénutrition et de fonte musculaire
- Une vidange gastrique lente peut retarder l'effet
Ce qui se règle avec le neurologue
- Le délai après un repas
- La répartition des protéines dans la journée
- Les horaires de prise un jour de course
Un jour de course, je jongle avec deux horloges : celle des ravitos et celle du traitement. Je planifie les deux ensemble, et chaque réglage passe par mon neurologue.
06Courir pour son cerveau
L'essai américain SPARX a suivi 128 personnes au début de la maladie pendant 6 mois. Celles qui couraient sur tapis à 80–85 % de leur fréquence cardiaque maximale, quatre fois par semaine (trois en moyenne en pratique), ont vu leur score moteur quasiment stable : +0,3 point, contre +3,2 pour celles qui ne s'entraînaient pas.
D'autres pistes sont prometteuses, mais encore fragiles. Une étude pilote de 2024 a observé, chez 9 patients sur 10, une hausse de la neuromélanine dans la substance noire après six mois d'intervalles intenses, sans groupe témoin. Les « exerkines », ces molécules libérées par le muscle à l'effort, protègent les neurones chez l'animal. Chez l'humain, la preuve reste à faire.
07La synthèse
L'endurance commence et se termine par l'assimilation.
Nourris la machine
Deux sucres + un ventre entraîné = ravito réussi
Reçois le prochain conseil dans le carnet de route.
- Stuempfle et Hoffman, 2015, Journal of Sports Sciences : troubles digestifs sur la Western States.
- Mauvieux et al., 2026, Nutrients : vulnérabilité digestive et abandon.
- Currell et Jeukendrup, 2008, Medicine & Science in Sports & Exercise : mélange 2:1, +8 %.
- O'Brien, 2011, thèse, Université Massey : ratio 1:0,8.
- Jeukendrup, 2017, Sports Medicine : entraîner l'intestin.
- Miall, Costa et al., 2018, Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports : deux semaines de gut training.
- Tiller et al., 2019, position de l'ISSN : nutrition en ultra-marathon.
- Costa et al., 2017, Alimentary Pharmacology & Therapeutics : le syndrome digestif d'effort, l'intensité et la chaleur.
- Jonas et Arnold, 2021, American Family Physician : recommandations de la Wilderness Medical Society sur l'hyponatrémie d'effort.
- West Highland Way Race, 2025, consignes médicales : les signes d'alerte en course.
- Jones-Wilkins, iRunFar : repartir après avoir vomi, retour d'expérience de plus de 190 ultras.
- Parkinson's Disease (Health Union) : protéines et absorption de la lévodopa.
- Heetun et Quigley, 2012, Parkinsonism and Related Disorders : gastroparésie et Parkinson.
- Schenkman et al., 2018, JAMA Neurology : essai SPARX.
- de Laat et al., 2024, npj Parkinson's Disease : neuromélanine, étude pilote.
- Mitchell, Bliss et Church, 2024, Biomolecules : exerkines, revue narrative.